Depuis la mi-décembre, une série d’alertes sanitaires et des rappels massifs de lots de lait infantile ont suscité une inquiétude importante chez les parents et les professionnels de santé. Trois nourrissons sont décédés et une dizaine d’autres ont été hospitalisés après des épisodes digestifs sévères. Des industriels majeurs du secteur — Nestlé, Danone, Lactalis, entre autres — ont procédé à des retraits de produits en France et dans plusieurs pays suite à la suspicion de présence de céréulide, une toxine produite par certaines souches de Bacillus cereus.
Ce que disent les autorités et pourquoi la preuve est difficile à établir
Le ministère de la Santé et l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) insistent sur la prudence : la détection de la toxine dans des selles ou des échantillons ne suffit pas toujours à établir un lien de causalité formel entre l’exposition au lait et les symptômes observés. Les signes cliniques, comme des vomissements sévères ou une déshydratation, peuvent être provoqués par d’autres agents infectieux ou des pathologies indépendantes.
Plusieurs raisons expliquent cette difficulté :
- Présence environnementale et portage : Bacillus cereus est une bactérie largement répandue dans l’environnement et peut être présente de façon transitoire dans l’intestin sans forcément être la cause d’une maladie grave.
- Temporalité des prélèvements : la recherche de toxine est sensible au moment où les prélèvements sont faits : si le prélèvement est réalisé tardivement, la toxine peut ne plus être détectable.
- Variabilité des méthodes d’analyse : tous les laboratoires n’utilisent pas les mêmes méthodes ni la même sensibilité d’analyse, d’où le recours à des laboratoires spécialisés pour confirmer certains résultats.
- Multiplicité des facteurs : des comorbidités, l’état de prématurité ou des particularités individuelles des nourrissons peuvent influer sur la gravité des symptômes indépendamment de l’aliment consommé.
Analyses renforcées : recours à des laboratoires étrangers
Face à ces enjeux scientifiques, le ministère de l’Agriculture a indiqué avoir confié certaines analyses à Sciensano, un laboratoire belge, en raison d’une plus grande sensibilité des méthodes disponibles pour détecter la toxine réputée comme « récente » au regard des seuils établis par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). Selon les autorités, aucun laboratoire public national n’était jusqu’alors dédié à l’analyse de Bacillus cereus et de sa toxine de façon spécifique.
Des contrôles portent aujourd’hui sur plusieurs lots signalés par les agences régionales de santé (ARS) et via la plateforme de signalement Signal Conso. Si des taux de céréulide supérieurs aux seuils fixés par les autorités sanitaires européennes sont identifiés, des rappels supplémentaires pourront être ordonnés.
Enquêtes judiciaires et géographie des cas
Parallèlement aux investigations sanitaires, des enquêtes judiciaires ont été ouvertes. Trois nourrissons sont décédés dans des villes différentes : Angers, Bordeaux et Blois. À Paris, plusieurs dossiers ont été instruits, notamment pour mise en danger de la vie d’autrui. Les investigations cherchent à recouper les éléments cliniques, les résultats biologiques et la traçabilité des produits consommés.
Les autorités précisent que la majorité des signalements concernent des lots déjà retirés, mais que certains signalements portent sur des références non concernées par les rappels initiaux. Pour déclencher des recherches ciblées, la règle appliquée est stricte : deux signalements sur un même lot suffisent à lancer des analyses afin d’évaluer la présence de la toxine.
Que sait-on sur la céréulide et ses effets ?
La céréulide est une toxine produite par certaines souches de Bacillus cereus. Chez l’adulte, elle est essentiellement associée à des toxi-infections alimentaires de courte durée, provoquant des vomissements. Chez le nourrisson, en particulier les très jeunes ou les prématurés, l’effet peut être plus grave en raison d’une tolérance moindre et d’un risque de déshydratation rapide.
Les symptômes observés peuvent inclure :
- vomissements répétés et intenses ;
- diarrhées, parfois sanglantes ;
- signes de déshydratation (somnolence, bouche sèche, pleurs sans larmes) ;
- dans les cas graves, complications métaboliques ou multi-organes pouvant conduire à une issue fatale.
Toutefois, la présence de la toxine dans des selles ne démontre pas automatiquement qu’elle est à l’origine exclusive d’une défaillance grave : il faut prendre en compte l’ensemble du dossier clinique et les autres éventuels agents pathogènes identifiés.
Quelles suites possibles et quelles réponses des industriels ?
Les industriels concernés ont procédé à des retraits de lots dans de nombreux pays et coopèrent avec les autorités pour fournir la traçabilité des produits. Les rappels visent à prévenir tout risque supplémentaire pendant la durée des investigations. Des contrôles supplémentaires en usine et des analyses des processus de fabrication peuvent être engagés pour identifier une éventuelle source de contamination.
Les autorités sanitaires françaises indiquent qu’elles mèneront des contrôles complémentaires si les résultats des laboratoires pointent vers des concentrations au-dessus des seuils établis par l’EFSA. L’objectif est double : protéger les nourrissons exposés et comprendre les facteurs ayant permis, le cas échéant, l’apparition de la contamination.
Conseils pratiques pour les parents et les aidants
Face à l’incertitude, il est naturel d’être alarmé. Voici des recommandations pratiques et mesurées pour les parents et les personnes qui s’occupent d’enfants en bas âge :
- Vérifiez les rappels publiés par les autorités et comparez le numéro de lot indiqué sur la boîte de lait. Si votre lot est concerné, ne l’utilisez plus et suivez les consignes officielles pour son retrait.
- Si votre enfant présente des vomissements répétés, une diarrhée importante ou des signes de déshydratation, consultez un professionnel de santé immédiatement, même si vous avez arrêté l’utilisation du produit.
- Conservez la boîte et tout reste de préparation si un examen ou une expertise est nécessaire ; notez les dates et horaires de consommation.
- Respectez scrupuleusement les règles d’hygiène lors de la préparation des biberons : eau potable, stérilisation des biberons si recommandé, et utilisation de la quantité d’eau indiquée par le fabricant.
- Ne jetez pas les déchets sans enregistrer les informations demandées par les autorités en cas d’enquête (numéro de lot, photo, date d’achat).
Pourquoi des laboratoires étrangers ?
Le recours à un laboratoire spécialisé à l’étranger s’explique par la nécessité d’utiliser des méthodes d’analyse extrêmement sensibles et validées pour détecter des traces de toxine à des concentrations basses. Certaines techniques, comme la spectrométrie de masse couplée à des étapes d’extraction spécifiques, permettent d’identifier et de quantifier la céréulide avec une précision plus grande que des méthodes plus générales. Les autorités insistent néanmoins sur la coopération scientifique internationale : il ne s’agit pas d’un désaveu des capacités nationales, mais d’un renfort technique pour des analyses pointues.
Perspectives : que peuvent attendre les familles et la population ?
Les investigations prendront du temps. Entre la consolidation des dossiers cliniques, l’analyse fine des prélèvements biologiques, la traçabilité industrielle et les procédures judiciaires éventuelles, il faut s’attendre à plusieurs semaines, voire mois, avant d’aboutir à des conclusions définitives. Les autorités ont cependant mis en place des processus pour accélérer l’échange d’informations entre laboratoires, ARS, ministères et industries.
En attendant, la recommandation principale reste la vigilance : signaler tout cas suspect, respecter les consignes de rappel et consulter rapidement en cas de symptômes inquiétants. Les travaux en cours devront permettre d’éclairer si la céréulide a joué un rôle déterminant dans les événements tragiques récemment rapportés ou si d’autres facteurs sont intervenus.
En résumé
Des rappels de lots de lait infantile ont été déclenchés après des décès et des hospitalisations de nourrissons. La détection de la toxine céréulide fait l’objet d’analyses approfondies, parfois confiées à des laboratoires spécialisés à l’étranger, car les méthodes de détection et la complexité clinique rendent difficile l’établissement d’un lien de causalité immédiat. Les autorités appellent à la prudence, poursuivent les contrôles et recommandent aux parents de suivre les consignes sanitaires et de consulter rapidement en cas de signes alarmants chez leur enfant.