Le décès de l’acteur James Van Der Beek, emporté le 11 février 2026 par un cancer colorectal à 48 ans, a ravivé l’attention sur une tendance observée depuis plusieurs années : l’augmentation des cas de cancer colorectal chez les personnes jeunes, c’est-à-dire généralement avant 50 ans. Ce phénomène, constaté dans des pays comme les États-Unis, l’Australie, le Royaume-Uni et le Canada, inquiète les oncologues et les épidémiologistes, car il survient rapidement et sans explication unique pour l’instant.
Des chiffres qui interpellent
Plusieurs travaux récents montrent que le risque de cancer colorectal a augmenté de façon marquée chez les générations nées à partir des années 1980 et 1990. Une étude publiée dans le Journal of the National Cancer Institute a ainsi estimé que les personnes nées dans les années 1990 avaient jusqu’à quatre fois plus de risque de développer un cancer colorectal que celles nées dans les années 1960, sur des données issues d’Australie, du Canada, des États-Unis et du Royaume-Uni.
Aux États-Unis, une étude parue dans la revue JAMA a placé le cancer colorectal en tête des causes de mortalité par cancer pour les moins de 50 ans, ce qui illustre l’ampleur du phénomène au sein des générations plus jeunes. Malgré tout, la grande majorité des cas concerne encore des personnes plus âgées : dans certaines séries, environ 6 % des diagnostics de cancer colorectal concernent des patients de moins de 50 ans. Ce chiffre, faible en proportion, cache une tendance temporelle nette à la hausse chez les cohortes plus jeunes.
Des causes partiellement connues et multiples
La recherche n’a pas encore identifié une cause unique expliquant cette hausse rapide. Plusieurs facteurs de risque classiques du cancer colorectal sont reconnus et peuvent contribuer à l’augmentation observée :
- surpoids et obésité ;
- alimentation riche en produits transformés, en viande rouge et pauvre en fibres ;
- mode de vie sédentaire et manque d’activité physique ;
- consommation d’alcool et tabagisme.
Ces facteurs peuvent expliquer une part des cas, mais ils ne suffisent pas à rendre compte de l’accélération observée sur une génération ou deux. Des cliniciens rapportent des jeunes patients au mode de vie par ailleurs plutôt sain, ce qui suggère que d’autres éléments interviennent.
Le microbiote et la piste bactérienne
Parmi les hypothèses nouvelles étudiées avec attention figure celle du microbiote intestinal. Une étude publiée dans la revue Nature a identifié un signal important : certaines mutations liées à une génotoxine produite par la bactérie Escherichia coli — la colibactine — seraient plus fréquentes chez les jeunes patients atteints de cancer colorectal que chez les patients plus âgés. La colibactine est une toxine qui peut endommager l’ADN et favoriser l’apparition de mutations potentiellement oncogènes.
Ces résultats n’établissent pas une relation de cause à effet définitive, mais ils ouvrent une piste plausible. D’autres éléments du microbiote ou des interactions entre microbes et hôte pourraient influencer le risque : altérations de la composition bactérienne, inflammation chronique de la muqueuse, métabolites produits par des bactéries favorisant la prolifération cellulaire, etc. La complexité du microbiote rend toutefois les études difficiles et nécessitera de multiples confirmations.
Antibiotiques, exposition aux agents génotoxiques et facteurs précoces
Des recherches ont également suggéré un lien possible entre des usages répétés d’antibiotiques et l’apparition précoce de cancers colorectaux, peut‑être via un effet perturbateur sur le microbiote. À cela s’ajoutent des questionnements sur des expositions précoces de la vie (alimentation durant l’enfance, polluants environnementaux, changements de pratiques agricoles ou alimentaires sur plusieurs décennies) qui pourraient avoir façonné le risque des cohortes nées dans les années 1980-1990.
Enfin, la variabilité des sous-types tumoraux observée chez les jeunes patients laisse penser que plusieurs mécanismes différents peuvent conduire à une maladie similaire sur le plan anatomique. Autrement dit, il est probable que plusieurs causes, combinées différemment selon les individus, expliquent l’augmentation globale.
Symptômes à ne pas négliger
Pour autant, la vigilance individuelle reste un outil crucial. Les symptômes suivants doivent amener à consulter rapidement un professionnel de santé :
- modification durable du transit (diarrhée ou constipation persistantes) ;
- présence de sang dans les selles ou selles très foncées ;
- douleurs abdominales inexpliquées et persistantes ;
- perte de poids involontaire et fatigue persistante ;
- anémie ou essoufflement sans cause évidente.
Chez les jeunes, ces signes sont parfois ignorés ou attribués à des troubles bénins, ce qui peut retarder le diagnostic. Plusieurs patients racontent un parcours de soins long avant qu’une investigation parcoloscopie ne révèle la tumeur, parfois à un stade avancé.
Dépistage : où en sommes‑nous ?
Face à cette tendance, certains pays ont déjà adapté leurs recommandations. Les États‑Unis ont abaissé en 2021 l’âge de départ du dépistage du cancer colorectal de 50 à 45 ans pour la population générale. D’autres États et instances de santé réfléchissent à des ajustements similaires en fonction des données locales.
En France et au Royaume‑Uni, le dépistage organisé reste centré sur les 50‑74 ans dans de nombreux programmes nationaux, principalement avec des tests immunologiques de recherche de sang occulte dans les selles (tests FIT). Ces tests permettent d’identifier des personnes nécessitant une coloscopie diagnostique. Des discussions sont en cours parmi les spécialistes pour savoir s’il faut élargir les critères, modifier la fréquence des tests, ou cibler davantage les personnes présentant des facteurs de risque.
Que faire si vous êtes inquiet ?
- Consultez votre médecin traitant si vous présentez l’un des symptômes listés plus haut ou si vous avez des antécédents familiaux de cancer colorectal. Une prise en charge précoce augmente les chances de succès thérapeutique.
- Discutez de votre situation personnelle : antécédents familiaux, antécédents personnels de polypes, maladies inflammatoires chroniques de l’intestin, habitudes médicamenteuses (notamment antibiotiques répétés) peuvent orienter les décisions de dépistage.
- Renseignez‑vous sur les méthodes de dépistage disponibles : test immunologique fécal (FIT) et coloscopie restent des outils complémentaires. Le choix et la fréquence doivent être adaptés selon le risque individuel.
- Adoptez des mesures de prévention connues : alimentation riche en fibres, consommation modérée d’alcool, activité physique régulière et maintien d’un poids santé contribuent à réduire le risque de plusieurs cancers, dont le colorectal.
Le rôle de la recherche et les perspectives
Les scientifiques explorent plusieurs pistes pour mieux comprendre cette augmentation chez les jeunes : études épidémiologiques à large échelle pour comparer les cohortes, analyses du microbiote et des mutations tumorales spécifiques aux jeunes patients, évaluations des expositions environnementales et investigations sur l’effet des antibiotiques. Des découvertes récentes, comme le lien potentiel avec la colibactine d’Escherichia coli, sont encourageantes mais nécessitent des confirmations et des études mécanistiques.
À terme, une meilleure compréhension des causes permettra d’affiner les stratégies de prévention, d’identifier des biomarqueurs spécifiques pour un dépistage plus ciblé et de proposer des traitements adaptés aux caractéristiques moléculaires des tumeurs jeunes.
En résumé
La hausse des cancers colorectaux chez les personnes nées dans les années 1980-1990 et au‑delà est un signal préoccupant qui mobilise la communauté médicale. Si des facteurs classiques comme l’obésité et les habitudes alimentaires contribuent, ils n’expliquent pas entièrement l’ampleur ni la rapidité de l’augmentation. Des pistes nouvelles, notamment le rôle du microbiote et des toxines bactériennes, sont à l’étude. En attendant des réponses définitives, rester vigilant face aux symptômes et suivre les recommandations de dépistage adaptées à son âge et à son profil de risque restent les meilleurs gestes de prévention et de détection précoce.
Si vous avez 45 ans ou plus et présentez des signes inhabituels, ou si vous avez des antécédents familiaux de cancer colorectal, prenez rendez‑vous avec votre médecin pour en parler et envisager un dépistage.