La France a franchi en 2025 un palier inédit en matière de transplantation d’organes : 6 148 greffes ont été réalisées, selon les chiffres publiés par l’Agence de la biomédecine. Ce total dépasse le précédent record et conforte la place du pays parmi les plus actifs au monde dans ce domaine, derrière l’Espagne et les Pays-Bas. Si cette progression est saluée par les professionnels, elle ne suffit pas à couvrir la demande et met en lumière des défis persistants, tant médicaux que sociétaux.
Un bilan chiffré qui réjouit… et alerte
« Bonne nouvelle : on n’a jamais autant greffé », a déclaré Marine Jeantet, directrice générale de l’Agence de la biomédecine. Cette affirmation traduit le travail continu des équipes hospitalières et des coordinations régionales de prélèvement et de greffe. Le rein demeure l’organe le plus transplanté, et les greffons issus de donneurs vivants ont joué un rôle important, avec plus de 600 greffes rénales réalisées à partir de donneurs apparentés ou volontaires.
Pour autant, le constat est sombre pour de nombreux patients en attente : fin 2025, 23 294 personnes figuraient sur les listes d’attente, dont 11 642 en situation d’urgence. L’insuffisance des greffons a eu un coût humain brutal : 966 patients sont décédés en 2025 faute de greffon. « Les résultats 2025 sont alarmants », a alerté Yvanie Caillé, présidente de l’association Renaloo, rappelant que « neuf patients sur dix en attente de greffe ont besoin d’un rein » et que « les retards coûtent des vies ».
Une montée inquiétante des refus familiaux
Paradoxalement, l’augmentation du nombre de greffes coexiste avec un mouvement de refus croissant au moment des prélèvements. Le taux de refus exprimé par les familles après une mort encéphalique a atteint 37,1 % en 2025, un niveau sans précédent. De plus, les inscriptions au registre national des refus ont augmenté, phénomène en partie lié à la circulation de fausses informations sur les réseaux sociaux.
Benoît Averland, directeur du prélèvement, a mis en garde contre la propagation de rumeurs alimentant la défiance : certaines narratives évoquent des prélèvements réalisés sur des personnes non décédées ou exagèrent des risques, ce qui engendre peur et incompréhension. Les jeunes adultes, en particulier les 18-25 ans, montrent un recul d’engagement, selon l’Agence : les idées fausses et les « fake news » y circulent plus facilement et détournent potentiellement des attitudes favorables au don.
Pourquoi les familles refusent-elles ?
- Manque d’information ou mauvaise compréhension du processus médical et légal entourant le prélèvement.
- Proches en état de choc et incapables de prendre une décision claire au moment critique.
- Influence de rumeurs et de contenus viraux sur internet qui alimentent la méfiance.
- Motifs culturels, religieux ou personnels qui peuvent s’opposer au don.
- Perception d’un manque de transparence dans la prise en charge des personnes décédées.
Le cadre législatif et la réalité pratique
La France fonctionne sur un principe de consentement présumé, mais en pratique les équipes médicales consultent souvent la famille pour confirmer la situation et apaiser les proches. Ce décalage entre la règle juridique et la réalité émotionnelle explique en partie la persistance des refus. Les médecins et coordonnateurs du prélèvement travaillent à améliorer la communication au chevet et à mieux accompagner les familles, mais ces efforts se heurtent parfois à des incompréhensions et à l’urgence des décisions à prendre.
Quelles pistes pour inverser la tendance ?
Les autorités sanitaires et les associations militent pour une intensification de l’information publique et un renforcement de la confiance. Plusieurs axes d’action sont évoqués et commencent à être mis en œuvre :
- Campagnes d’information ciblées : toucher les jeunes et les publics exposés aux fausses informations via des messages adaptés, pédagogiques et vérifiés.
- Education dans les établissements : introduire des modules d’information sur le don d’organes dans les cursus scolaires et universitaires pour créer des réflexes d’information et d’engagement.
- Formation des professionnels : mieux préparer les équipes hospitalières à aborder le sujet avec les familles, en insistant sur l’écoute, le respect et l’accompagnement psychologique.
- Transparence et communication : fournir des explications claires sur le processus médical, les garanties éthiques et le suivi des prélèvements pour réduire la méfiance.
- Support aux familles : proposer un suivi post-décision pour les proches, qui inclut un soutien psychologique et des informations sur l’impact du don.
La ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a souligné la nécessité d’améliorer la diffusion d’informations fiables et vérifiées, considérée comme un axe majeur pour augmenter l’accès à la greffe. Ces mesures ont pour objectif de réduire les refus évitables et d’assurer que les actes de donation se déroulent dans la confiance.
Le rôle des donneurs vivants
La greffe rénale à partir de donneurs vivants représente un levier important pour augmenter le nombre de transplantations et réduire les listes d’attente. En 2025, plus de 600 greffes à partir de donneurs vivants ont été réalisées, souvent dans des contextes familiaux ou entre proches. Ces interventions exigent un parcours médical et éthique strict, incluant une évaluation approfondie du bénéfice et des risques pour le donneur.
Promouvoir et sécuriser le don vivant — par une meilleure information, des protocoles robustes et un suivi médical prolongé des donneurs — peut contribuer à atténuer la pénurie, mais ne remplace pas la nécessité d’accroître les prélèvements post-mortem et de restaurer la confiance auprès des familles.
Conséquences médicales et organisationnelles
La progression du nombre de greffes témoigne d’un système hospitalier capable d’élever son niveau d’activité, avec des équipes chirurgicales formées et des organes mieux préservés grâce aux progrès techniques. Néanmoins, la chaîne de prise en charge reste fragile : coordination entre services, disponibilité des blocs opératoires, personnel spécialisé, et logistique de transport des greffons sont autant d’éléments déterminants pour transformer les dons en greffes effectives.
Par ailleurs, la forte demande met sous pression les capacités de suivi post-greffe, qui sont essentielles pour assurer la survie à long terme des patients et la qualité des greffons. Le système doit donc conjuguer augmentation des greffes et renforcement des parcours de soins post-opératoires.
Ethique, confiance et responsabilité collective
La transplantation d’organes est au carrefour de la médecine, de l’éthique et de la société. Le défi posé par la France en 2025 va au-delà des chiffres : il interpelle sur la manière dont une société se mobilise pour sauver des vies par le don. Restaurer la confiance exige transparence, pédagogie et une réponse collective, impliquant pouvoirs publics, professionnels de santé, associations et citoyens.
À court terme, il s’agit de traduire le record de greffes en vies sauvées en nombre sensiblement supérieur à celui constaté aujourd’hui. À moyen et long terme, il faut réduire la méfiance et faire évoluer les représentations pour que le don d’organes soit perçu comme un geste solidaire, éclairé et sécurisé.
Que peuvent faire les citoyens ?
- S’informer auprès de sources fiables et vérifier les informations partagées sur les réseaux sociaux.
- Parler du don avec ses proches et exprimer sa volonté, quelle qu’elle soit, pour éviter l’ambiguïté au moment du décès.
- Participer aux campagnes locales d’information et soutenir les associations qui accompagnent les patients et les familles.
Le record de 2025 est une victoire partielle : il montre que le système peut faire mieux, mais rappelle aussi que des vies continuent d’être perdues faute de greffon. La mobilisation de tous — institutions, professionnels et citoyens — reste indispensable pour transformer cet élan en un accès effectif et équitable aux greffes.
La France dispose des compétences médicales et d’une volonté politique affichée. Reste à mieux articuler ces forces avec une stratégie de confiance et d’information, afin que le progrès technique se traduise par une amélioration réelle et durable de la prise en charge des patients en attente de greffe.