La France a franchi un seuil inédit en 2025 : 6 148 transplantations d’organes ont été réalisées sur l’année, un niveau jamais atteint selon l’Agence de la biomédecine. Ce chiffre, qui dépasse le précédent record de 2017, confirme la place du pays parmi les plus actifs au monde en matière de greffe — derrière l’Espagne et les Pays-Bas — mais il reste loin de répondre aux besoins réels des patients en attente.
Un bilan chiffré contrasté
La progression des greffes est un motif de satisfaction pour les équipes médicales et l’Agence de la biomédecine. « Bonne nouvelle : on n’a jamais autant greffé », a déclaré Marine Jeantet, directrice générale de l’Agence. Toutefois, elle tempère immédiatement : « cela ne suffit pas » face à l’ampleur des besoins.
En 2025, le rein demeure l’organe le plus transplanté. Plus de 600 greffes rénales ont été réalisées à partir de donneurs vivants, une pratique qui contribue à réduire les listes d’attente pour certains malades. Mais au total, 23 294 patients demeurent inscrits sur les listes d’attente, dont 11 642 en situation d’urgence. Tragiquement, 966 personnes sont décédées au cours de l’année faute de greffon disponible.
La France parmi les leaders mondiaux… mais pas assez
Le classement international place la France derrière l’Espagne, considérée depuis des années comme un modèle pour l’organisation du prélèvement et de la greffe, et les Pays-Bas. Le volume d’interventions réalisé en 2025 montre la capacité technique et organisationnelle du système français, avec des équipes hospitalières mobilisées et des progrès dans les pratiques chirurgicales et de coordination.
Cependant, atteindre un haut niveau d’activité n’implique pas automatiquement la couverture de tous les besoins. Les listes d’attente restent longues et les décès sont la conséquence directe d’un déséquilibre entre l’offre d’organes et la demande croissante liée aux maladies chroniques, au vieillissement de la population et aux limites des possibilités de prélèvement.
Opposition croissante au don d’organes : un phénomène alarmant
Un des facteurs qui freine l’augmentation des greffes est la hausse du taux de refus des familles après une mort encéphalique. En 2025, ce taux a atteint 37,1 %, un niveau inédit et préoccupant. Benoît Averland, directeur du prélèvement, a pointé le rôle des fausses informations : « Les inscriptions au registre national des refus ont encore augmenté en 2025, généralement après des pics de circulation de « fake news » », citant notamment des rumeurs sur des prélèvements réalisés sur des personnes non décédées.
Cette montée des refus met en lumière un déficit de confiance et de compréhension du processus de prélèvement et de greffe. Pour les familles, la décision de consentir au don est souvent prise dans un contexte de choc et de deuil : l’information préalable et la qualité de la communication avec les équipes hospitalières sont donc déterminantes.
Pourquoi le refus familial augmente-t-il ?
- Circulation de rumeurs et de fausses informations sur les réseaux sociaux et auprès de certains médias ;
- Connaissance insuffisante des règles et des garanties éthiques entourant le prélèvement post-mortem ;
- Moins d’engagement des jeunes adultes : l’Agence note un recul de l’adhésion des 18-25 ans, lié selon elle à des idées reçues relayées en ligne ;
- Défaut d’accompagnement des familles au moment du décès, qui rend la décision plus difficile à prendre.
Les acteurs associatifs tirent la sonnette d’alarme
Pour les associations de patients, la situation est grave. Yvanie Caillé, présidente de Renaloo, a alerté : « Les résultats 2025 sont alarmants », rappelant que « neuf patients sur dix en attente de greffe ont besoin d’un rein » et que « les retards coûtent des vies ». Les associations insistent sur la nécessité de mesures rapides pour réduire les listes d’attente et améliorer l’accompagnement des malades et de leurs proches.
Au-delà du constat, ces organisations plaident pour des actions concrètes : renforcement de la promotion du don vivant, amélioration des dispositifs de jumelage d’organes, simplification des parcours administratifs et augmentation des moyens alloués aux équipes de prélèvement et de greffe.
Quelles pistes pour améliorer la situation ?
Face à cet état des lieux, plusieurs orientations sont évoquées par les professionnels et les autorités, sans que toutes soient encore formalisées en politiques publiques :
- Renforcer l’information publique pour rétablir la confiance : campagnes ciblées, promotion de données fiables et pédagogiques expliquant le processus de don et de greffe ;
- Intervenir sur les réseaux sociaux et auprès des jeunes pour contrer les « fake news » et encourager l’inscription favorable au don ;
- Développer l’accès au don vivant quand c’est possible et sécurisé pour le donneur, avec un accompagnement médical et social adapté ;
- Renforcer la formation des équipes hospitalières en communication auprès des familles en situation de deuil ;
- Optimiser la coordination nationale et régionale des prélèvements pour réduire les pertes d’organes potentiellement exploitables.
Le rôle des pouvoirs publics
La ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a souligné l’importance d’« une diffusion d’information fiables et vérifiées » comme un axe majeur pour améliorer l’accès à la greffe. Cette position met l’accent sur la responsabilité de l’État à soutenir des actions d’information et à garantir la transparence des pratiques médicales et éthiques.
Les pouvoirs publics peuvent agir sur plusieurs leviers : financement de campagnes d’information, soutien aux programmes éducatifs en milieu scolaire et universitaire, appui aux associations de patients et renforcement des moyens des équipes hospitalières dédiées aux prélèvements.
Que peuvent faire les citoyens ?
Plusieurs gestes simples peuvent contribuer à améliorer la situation et la confiance collective :
- Se renseigner sur le don d’organes via des sources fiables et vérifier les informations partagées sur les réseaux sociaux ;
- Parler de son choix à ses proches pour éviter que la famille doive prendre une décision en l’absence de position connue ;
- Envisager, lorsque c’est possible, le don vivant pour un proche, après information complète et bilan médical ;
- Soutenir les associations et les initiatives locales qui travaillent à l’information et à l’accompagnement des patients.
Conclusion
Le record de 6 148 greffes en 2025 confirme la capacité d’action des équipes médicales françaises et constitue une avancée importante. Mais les chiffres illustrent aussi une réalité douloureuse : l’offre d’organes reste insuffisante face à une demande croissante, et des centaines de patients continuent de mourir en attente d’un greffon.
Réduire les refus familiaux, lutter contre les fausses informations et renforcer l’éducation autour du don d’organes sont des priorités répétées par les autorités et les associations. Sans une action coordonnée et soutenue pour restaurer la confiance, les progrès techniques et organisationnels risquent d’être insuffisants pour sauver davantage de vies.
La greffe sauve des vies. Mais pour qu’elle profite au plus grand nombre, le défi reste autant sociétal que médical : informer, convaincre et accompagner, afin que l’offre d’organes suive l’ambition affichée par les équipes qui opèrent aujourd’hui un nombre record d’interventions.