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Poitiers : amputée après deux infections au CHU, elle réclame 3,2 millions d’euros

Après des années de souffrance, une femme amputée d’une jambe porte l’affaire devant le tribunal administratif de Poitiers et demande 3,2 millions d’euros à l’hôpital. Le tribunal a reconnu un manquement pouvant constituer une perte de chance ; la décision finale sera rendue le 5 mars.

Après des années marquées par la douleur et les complications médicales, une Poitevine de 44 ans attend la décision d’un tribunal administratif qui pourrait aboutir à une indemnisation importante. La patiente, amputée d’une jambe en décembre 2020 après avoir contracté deux infections lors de séjours au CHU Laborit de Poitiers, réclame 3,2 millions d’euros à l’établissement. Le rapporteur public, lors de l’audience, a évalué l’indemnisation à environ 1 million d’euros, tandis que l’hôpital a été reconnu coupable d’un « manquement à l’origine d’une perte de chance ».

Les faits : chronologie d’un drame médical

Selon les éléments présentés à l’audience, la victime a d’abord été soignée en 2016 pour une fracture de la cheville. À cette occasion, elle aurait contracté une infection nosocomiale. Deux ans plus tard, après une nouvelle fracture, elle a de nouveau développé une infection, cette fois liée à un staphylocoque doré (Staphylococcus aureus). Ces deux épisodes infectieux successifs ont gravement compromis la circulation et la viabilité des tissus de la jambe, aboutissant finalement, en décembre 2020, à l’amputation.

La patiente, ancienne assistante maternelle, décrit des années de calvaire : hospitalisations, soins répétés, opérations et rééducation. Au-delà du traumatisme physique, le préjudice a des conséquences financières, professionnelles et psychologiques majeures, affectant la vie quotidienne, l’autonomie et les projets futurs de la victime.

Procédure judiciaire et enjeux financiers

Devant le tribunal administratif, la demande d’indemnisation vise à obtenir réparation pour l’ensemble des préjudices subis : préjudice esthétique, souffrances endurées, perte de gains professionnels, frais d’accompagnement et de réadaptation, adaptation du logement, aides techniques (prothèse, fauteuil roulant) et frais médicaux futurs. L’avocate de la victime a insisté sur la nécessité d’une « reconnaissance » par l’institution hospitalière, au-delà du volet strictement financier : « Ma cliente attendait surtout une reconnaissance, mais aussi le début d’une reconstruction et d’une indemnisation permettant à la victime de vivre convenablement et de pallier son handicap. »

Le rapporteur public, chargé de présenter ses conclusions indépendantes lors de l’audience, a estimé l’indemnisation à « autour d’un million d’euros ». De son côté, la demanderesse réclame 3,2 millions, montant qui prend en compte une projection sur l’ensemble du reste de vie, la nécessité d’une prothèse performante et évolutive, les adaptations domiciliaires, et la perte de revenus cumulée. Le tribunal doit rendre sa décision le 5 mars.

Responsabilité hospitalière et notion de « perte de chance »

Le tribunal administratif a reconnu un « manquement à l’origine d’une perte de chance ». En droit médical, la perte de chance renvoie à la diminution de la probabilité d’obtenir un meilleur résultat en l’absence du manquement. Autrement dit, si des pratiques ou des défaillances ont réduit la probabilité d’éviter l’amputation ou de préserver une meilleure qualité de vie, la victime peut obtenir réparation pour cette perte de perspective favorable.

Dans le cas d’une infection nosocomiale, la responsabilité de l’établissement hospitalier peut être engagée si sont établis une défaillance dans l’organisation des soins, l’hygiène, la surveillance post-opératoire ou les protocoles de prévention. Le tribunal évalue alors le lien de causalité entre le manquement et le dommage subi, ainsi que l’importance de la perte de chance.

Comment est évaluée l’indemnisation ?

  • Expertise médicale : des médecins experts évaluent l’état initial, les complications et le rôle possible d’un manquement dans l’aggravation du préjudice.
  • Évaluation des préjudices actuels et futurs : souffrances physiques et morales, perte de revenus, besoin d’aides humaines et techniques, adaptations du logement et du véhicule.
  • Prise en compte de la vie privée et sociale : impacts sur la vie familiale, la capacité à exercer une activité professionnelle et les projets de vie.

Ces éléments servent de base au calcul financier proposé par les parties et aux conclusions du rapporteur public. Les écarts entre les prétentions de la victime et l’estimation du rapporteur reflètent souvent des divergences d’appréciation du coût à long terme des conséquences d’un handicap acquis après une erreur ou une infection évitable.

Infections nosocomiales : risques, prévention et responsabilités

Les infections nosocomiales représentent un risque majeur dans tous les établissements de santé. Certaines bactéries, comme le staphylocoque doré, peuvent provoquer des complications sévères, en particulier lorsque la prise en charge initiale est compliquée par d’autres facteurs (diabète, troubles circulatoires, fragilité du patient, interventions répétées).

Les mesures de prévention reposent sur plusieurs piliers :

  • Hygiène des mains et port des équipements de protection individuelle par le personnel soignant.
  • Protocoles stricts de stérilisation du matériel et de gestion des plaies.
  • Surveillance active des infections et dépistage rapide des agents pathogènes.
  • Formation continue du personnel et audit des pratiques.

Quand ces mesures sont insuffisantes ou mal appliquées, la responsabilité institutionnelle peut être recherchée. Les hôpitaux publics sont soumis à une obligation de sécurité des patients ; si une faute est établie, ils peuvent être condamnés à indemniser la victime.

Conséquences pour la patiente et perspectives

Au quotidien, l’amputation modifie profondément l’autonomie et les besoins : aides pour les déplacements, rééducation, prise en charge psychologique, équipements techniques et maintien d’une activité professionnelle ou de substitution. Le montant demandé vise à couvrir ces besoins sur le long terme, afin de permettre à la victime de reconstruire une vie la plus autonome possible.

Si le tribunal accorde une indemnisation proche des demandes de la victime, cela pourra accélérer la prise en charge des frais liés à la rééducation, à la prothèse et aux adaptations nécessaires. À l’inverse, une somme plus faible nécessitera des ajustements et pourra laisser des besoins non couverts.

Implications pour l’hôpital et le système de santé

Les décisions de justice qui reconnaissent un manquement et ordonnent des compensations financières ont un double effet : réparer le préjudice individuel et inciter les établissements à renforcer leurs pratiques. Une condamnation peut entraîner des procédures internes, des audits, des plans d’action pour limiter les risques infectieux et, parfois, une communication institutionnelle axée sur l’amélioration continue des soins.

Sur le plan systémique, la multiplication de telles affaires souligne l’importance d’investir dans la prévention des infections, la formation du personnel et les moyens matériels. Cela comprend notamment des audits réguliers, des équipes dédiées à la maîtrise du risque infectieux, et des politiques de sécurité du patient ambitieuses.

Que peuvent retenir les patients confrontés à une situation similaire ?

  1. Conserver toutes les pièces médicales : comptes rendus opératoires, résultats d’analyses, prescriptions et courriers hospitaliers.
  2. Consulter un avocat spécialisé en droit de la santé ou une association de patients pour évaluer les recours possibles.
  3. Demander une expertise médicale indépendante pour documenter le lien entre la prise en charge et le dommage.
  4. Faire valoir la nécessité de mesures d’accompagnement immédiates (aides techniques, rééducation, aménagement du logement).

En attente du verdict

La décision du tribunal administratif, attendue le 5 mars, sera scrutée à la fois par la victime et par les observateurs du monde hospitalier. Au-delà du cas individuel, l’affaire met en lumière la question de la prévention des infections et de la responsabilité des établissements de santé. Pour la patiente, il s’agit avant tout d’obtenir une réparation et une reconnaissance après des années de souffrance.

Quelle que soit l’issue, cette procédure rappelle l’existence de voies de recours pour les victimes d’accidents médicaux et l’importance d’un encadrement strict des pratiques pour réduire le risque d’infections graves et préserver la sécurité des patients.

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