Depuis la mi-décembre, la disparition de trois nourrissons et l’hospitalisation d’une dizaine d’autres ont déclenché une vague d’inquiétude et des rappels massifs de lots de laits infantiles en France et dans une soixantaine de pays. Les autorités sanitaires enquêtent sur la présence potentielle de la toxine appelée céréulide, produite par la bactérie Bacillus cereus, qui peut provoquer des vomissements et des complications graves chez les nouveau-nés. Toutefois, les ministères et agences impliqués précisent qu’il est encore trop tôt pour établir un lien de causalité certain entre les produits rappelés et les décès recensés.
Ce que l’on sait aujourd’hui
Les signalements ont été enregistrés par les agences régionales de santé (ARS) et via la plateforme Signal Conso, conduisant à l’identification de plusieurs lots potentiellement concernés. Des rappels ont été effectués par différents fabricants, et des analyses complémentaires ont été lancées. Trois décès de nourrissons ont été signalés à Angers, Bordeaux et Blois, et plusieurs enquêtes judiciaires ont été ouvertes, notamment pour mise en danger de la vie d’autrui dans certains cas.
Les investigations impliquent désormais des laboratoires en France et à l’étranger. Le ministère de l’Agriculture a justifié le recours à des laboratoires comme Sciensano en Belgique pour certaines analyses, en expliquant que les méthodes françaises disponibles n’étaient pas initialement calibrées sur les seuils récents recommandés par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA).
Pourquoi il est difficile d’établir une certitude
Plusieurs raisons techniques, médicales et procédurales expliquent la prudence des autorités :
- Présence de la toxine dans les selles ne suffit pas : la détection de céréulide dans des prélèvements fécaux ou dans des produits peut indiquer une exposition, mais n’établit pas automatiquement que cette exposition est la cause unique ou principale d’une maladie ou d’un décès. D’autres pathologies infectieuses ou non infectieuses peuvent produire des symptômes similaires.
- Chronologie et conditions cliniques variées : les nourrissons concernés présentent des histoires médicales et des évolutions différentes (âge, antécédents, durée d’exposition), ce qui complique l’interprétation d’un schéma commun reliant systématiquement un lot de lait à un événement grave.
- Limites des méthodes analytiques : la recherche de céréulide est techniquement exigeante. Les méthodes doivent être suffisamment sensibles et validées pour des matrices complexes comme le lait infantile ou les selles de nourrissons. Les seuils évoqués par l’EFSA sont récents et certains laboratoires n’étaient pas équipés pour les détecter avec la sensibilité requise, d’où parfois le recours à des spécialistes étrangers.
- Contamination sporadique : la présence de Bacillus cereus et de sa toxine peut être hétérogène dans un lot ; une analyse négative sur un échantillon ne garantit pas l’absence de contamination ailleurs dans le même lot.
- Besoin d’une approche multidisciplinaire : relier des symptômes, des analyses biologiques, des traces de produit et des investigations environnementales nécessite le croisement de données cliniques, microbiologiques et toxicologiques, ainsi que le travail coordonné d’autorités sanitaires, laboratoires et, le cas échéant, de la justice.
Le rôle des laboratoires et les enjeux techniques
La détection de Bacillus cereus et de la céréulide repose sur des techniques de microbiologie et de chimie analytique (culture, PCR, spectrométrie de masse). Ces techniques diffèrent par leur sensibilité et leur spécificité. Dans le contexte actuel :
- Certains laboratoires publics en France n’étaient pas spécialisés de longue date sur la recherche de Bacillus cereus et de ses toxines, ce qui a conduit à externaliser des analyses vers des structures plus spécialisées.
- Les seuils de détection recommandés par l’EFSA ont été réévalués récemment, obligeant les plates-formes d’essai à adapter leurs protocoles et à valider leur performance sur des matrices alimentaires et biologiques spécifiques aux nourrissons.
- La variabilité des prélèvements (échantillonnage, conservation, transport) peut influencer les résultats et doit être prise en compte lors de l’interprétation.
Mesures prises par les autorités et les fabricants
Face aux signalements, les autorités ont multiplié les rappels de lots et renforcé les contrôles. Les industriels concernés ont procédé à des retraits précautionneux de produits sur le marché et à la mise en place d’enquêtes internes pour retracer les étapes de production et de distribution. Des mesures supplémentaires peuvent être décidées si des analyses montrent des taux de céréulide supérieurs aux seuils de sécurité.
Les autorités sanitaires précisent que la majorité des signalements concerne des lots déjà rappelés, mais que certains signalements portent sur des références non encore concernées par un retrait. Conformément aux procédures, deux signalements distincts sur un même lot peuvent suffire à déclencher des recherches ciblées de céréulide.
Ce que les parents doivent savoir et faire
La situation est naturellement source d’anxiété pour les familles. Voici des recommandations claires et pratiques :
- Vérifier les numéros de lot : consultez l’étiquette de la boîte de lait si vous en avez à la maison. Si votre lot figure sur une liste de rappel annoncée par les autorités, cessez immédiatement de l’utiliser.
- Ne pas jeter l’emballage : conservez la boîte et son étiquette, cela peut être utile pour les démarches de remboursement ou pour les enquêtes sanitaires et judiciaires.
- Surveiller l’état de l’enfant : les symptômes évocateurs d’une intoxication par Bacillus cereus peuvent inclure vomissements importants, diarrhée, fièvre et signes de déshydratation. Un nourrisson présentant des vomissements répétés, une léthargie, une difficulté à s’alimenter ou des signes de déshydratation doit être vu en urgence par un professionnel de santé ou conduit aux urgences pédiatriques.
- Consulter un professionnel : si vous avez des doutes ou si votre enfant présente des symptômes, contactez votre pédiatre, la maternité ou le service d’urgences. Mentionnez l’utilisation d’un lait infantile et conservez tout élément utile (lot, date d’achat, ticket de caisse si possible).
- Respecter les rappels : si votre produit est rappelé, suivez les consignes officielles pour obtenir un remboursement ou un échange et pour procéder à une déclaration via les dispositifs mis en place par les autorités sanitaires.
Enjeux judiciaires et perspectives d’enquête
Des enquêtes judiciaires ont été ouvertes pour explorer les circonstances entourant certains dossiers, notamment pour mise en danger de la vie d’autrui. Les investigations cherchent à reconstituer le parcours du produit (fabrication, stockage, distribution) et à déterminer si des manquements ont pu favoriser une contamination.
Parallèlement, les autorités sanitaires poursuivent les analyses, avec des possibilités de nouveaux rappels si des résultats montrent des niveaux de toxine préoccupants. Les laboratoires devront continuer d’affiner leurs méthodes et de coordonner leurs travaux afin d’offrir des éléments probants, essentiels pour la suite des procédures administratives et judiciaires.
Conclusion
La situation reste délicate : la santé des nourrissons est au cœur des préoccupations et des mesures précautionneuses ont été prises rapidement. Cependant, établir scientifiquement et juridiquement un lien de causalité entre des lots de lait infantile et des décès exige des analyses rigoureuses, une expertise spécialisée et la prise en compte de multiples facteurs cliniques et environnementaux. Les autorités appellent à la prudence et à la vigilance, tout en rappelant l’importance de signaler tout incident et de suivre les recommandations destinées aux familles.