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Laits infantiles : pourquoi les analyses ne suffisent pas à établir un lien direct avec les décès de nourrissons

Trois nourrissons sont décédés et plusieurs autres ont été hospitalisés depuis mi-décembre, entraînant des rappels massifs de laits infantiles. Mais les autorités sanitaires et judiciaires préviennent : les résultats biologiques et les prélèvements ne permettent pas nécessairement de conclure de façon définitive à une responsabilité des produits.

Depuis la mi-décembre, plusieurs rappels de laits infantiles commercialisés en France et dans une soixantaine de pays ont été déclenchés après des signalements faisant état d’hospitalisations et de décès de nourrissons. Trois décès ont été rapportés à Angers, Bordeaux et Blois, et une dizaine d’autres enfants ont été hospitalisés. Les industriels (Nestlé, Danone, Lactalis et d’autres) ont retiré certains lots. Pour autant, le ministère de la Santé et l’Anses mettent en garde : les investigations scientifiques et judiciaires en cours ne permettront pas forcément d’établir de façon tranchée un lien de cause à effet entre ces produits et les cas observés.

Ce que les autorités ont communiqué

Les autorités sanitaires françaises ont reçu de nombreux signalements transmis par les Agences régionales de santé (ARS) et par des consommateurs via la plateforme de signalement Signal Conso. Six lots identifiés par les ARS et huit autres remontés par les consommateurs sont actuellement étudiés. Face à l’augmentation des alertes, des rappels supplémentaires ont été effectués dans plusieurs pays pour prévenir tout risque potentiel.

Le ministère de la Santé et l’Anses insistent sur la prudence : la simple détection d’une toxine ou d’une bactérie dans les selles d’un nourrisson ne suffit pas, selon elles, à prouver que la contamination a provoqué les symptômes ou le décès. D’autres causes, comme des infections virales (gastro-entérite), des pathologies sous-jacentes ou des cofacteurs, peuvent expliquer des vomissements sévères ou une détérioration rapide de l’état de santé chez le tout-petit.

Qu’est-ce que la céréulide et le Bacillus cereus ?

La toxine évoquée dans plusieurs analyses porte le nom de céréulide. Elle est produite par certaines souches de la bactérie Bacillus cereus. Chez les nourrissons, l’ingestion de céréulide peut provoquer des vomissements violents et, dans de rares cas, des complications graves.

Mais la présence de Bacillus cereus ou de sa toxine dans un prélèvement ne signifie pas automatiquement qu’elle est la cause unique ou principale d’un tableau clinique. La quantité de toxine, le moment du prélèvement par rapport aux symptômes, la sensibilité individuelle du nourrisson et la possibilité d’autres agents infectieux sont autant d’éléments qui compliquent l’interprétation des résultats.

Pourquoi les analyses peuvent rester inconclusives

1. Problèmes de timing et de sensibilité

Les prélèvements biologiques doivent être réalisés au bon moment pour être interprétables : un prélèvement trop tardif peut ne plus trouver de trace détectable, et une contamination transitoire peut ne pas être liée aux symptômes. Par ailleurs, les méthodes analytiques évoluent : l’EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments) a récemment précisé des seuils et des méthodes d’analyse pour la détection de la céréulide. Les laboratoires nationaux n’étaient pas tous équipés ou habitués à ces méthodes très sensibles, ce qui a conduit à confier certains échantillons à des structures spécialisées à l’étranger.

2. Quantité vs présence

Détecter la présence d’une toxine n’est pas équivalent à en détecter une quantité suffisante pour provoquer une intoxication grave. Les seuils établis par les autorités scientifiques servent à distinguer une contamination faible, sans conséquence clinique attendue, d’une contamination potentiellement dangereuse. Sans mesure quantitative fiable, la simple présence d’une toxine ne permet pas d’attribuer une responsabilité.

3. Multiplicité des causes possibles

Les symptômes observés chez des nourrissons (vomissements, déshydratation, détresse respiratoire, choc) peuvent résulter d’origines variées : agents viraux ou bactériens, erreurs d’alimentation, fragilité médicale préexistante, ou association de plusieurs facteurs. Pour les autorités et les enquêteurs, il est donc indispensable de recouper les données cliniques, microbiologiques et l’historique d’exposition (lot de lait, mode de préparation, stockage) pour tenter de reconstituer une chaîne causale.

Le recours à des laboratoires spécialisés

Le ministère de l’Agriculture a expliqué que certaines analyses ont été confiées au laboratoire belge Sciensano. La raison invoquée est la sensibilité des méthodes récentes recommandées par l’EFSA et le fait qu’aucun laboratoire public national n’était jusqu’à présent dédié exclusivement à la détection et au dosage de la céréulide.

Ces investigations comprennent des analyses des produits suspects, des analyses de selles et d’autres prélèvements biologiques, ainsi que des contrôles de la chaîne de fabrication et de distribution. Des enquêtes judiciaires ont également été ouvertes dans plusieurs villes, dont des dossiers à Paris pour mise en danger de la vie d’autrui.

Portée des rappels et impact international

Les rappels concernent plusieurs lots commercialisés en France et exportés dans une soixantaine de pays. Les industriels ont procédé aux retraits afin de limiter tout risque potentiel pendant que les investigations se poursuivent. Les autorités sanitaires nationales et européennes surveillent la situation et peuvent adapter les recommandations en fonction des résultats des analyses.

La majorité des signalements reçus portent sur des lots déjà rappelés, mais certains alertes concernent des lots qui, à ce stade, ne sont pas visés par un retrait. Les ARS précisent qu’en général, deux signalements distincts sur un même lot suffisent à déclencher des recherches ciblées sur la présence de céréulide.

Que faire si vous avez du lait potentiellement concerné ?

  • Ne pas paniquer mais rester vigilant : conservez le produit concerné et notez le numéro de lot et la date de péremption.
  • Si votre enfant présente des symptômes (vomissements persistants, fièvre élevée, signes de déshydratation), consultez sans délai un professionnel de santé ou rendez-vous aux urgences pédiatriques.
  • Signalez tout incident via les canaux officiels mis en place par les autorités sanitaires ou la plateforme de signalement des consommateurs afin d’aider les enquêtes et d’identifier d’éventuels autres cas.
  • Respectez les recommandations des autorités locales concernant la destruction ou le retour des produits rappelés.

Signes d’alerte chez le nourrisson

Parmi les signes qui doivent alerter immédiatement les parents et les aidants : vomissements répétés et impossibilité de s’alimenter, léthargie inhabituelle, pleurs inconsolables, diminution importante des urines (moins de couches mouillées), pâleur, respiration difficile. En présence de ces signes, il faut contacter un médecin ou un service d’urgence sans délai.

Où en sont les enquêtes ?

Les analyses en cours visent à quantifier la présence éventuelle de céréulide dans les produits suspectés et à déterminer si les taux détectés dépassent les seuils considérés comme préoccupants par l’EFSA. Les investigations judiciaires cherchent, parallèlement, à reconstituer le parcours des lots, à vérifier les procédures de fabrication et de contrôle qualité, et à déterminer s’il y a eu mise en danger ou négligence.

Les autorités précisent que l’absence de laboratoire national public dédié à ce type d’analyse a conduit à solliciter des partenaires étrangers. Elles appellent aussi à la prudence dans l’interprétation des résultats et à la transparence tout au long des enquêtes pour préserver à la fois la santé publique et l’intégrité des procédures.

Conclusion

La situation reste très surveillée : des rappels massifs ont été effectués par plusieurs acteurs industriels, des analyses spécialisées sont en cours et des enquêtes judiciaires ont été ouvertes. Toutefois, les autorités rappellent que la présence d’une toxine dans un prélèvement ou dans un produit ne suffit pas automatiquement à établir un lien de causalité avec un décès ou une hospitalisation. Les conclusions nécessiteront un croisement rigoureux des données cliniques, microbiologiques et logistiques. En attendant, la vigilance reste de mise pour les parents et les professionnels de santé.

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