Les inégalités sociales de santé ne sont pas de simples différences biologiques : elles résultent de conditions sociales, économiques et culturelles. Toutes choses égales par ailleurs, la position sociale d’une personne — qui inclut le genre, l’origine migratoire, le niveau d’éducation, la situation professionnelle et les ressources financières — influence fortement ses expositions, ses comportements, ses accès aux soins et, in fine, son état de santé. Cette synthèse méthodologique vise à expliciter la notion de position sociale et à proposer des pistes pour l’intégrer systématiquement dans les travaux de santé publique afin de concevoir des interventions plus équitables.
Qu’est‑ce que la position sociale ?
La position sociale désigne la place relative qu’occupe un individu au sein de la hiérarchie sociale. Elle est multifactorielle : aucun indicateur seul ne suffit à la définir. Les dimensions habituellement retenues comprennent au minimum :
- le sexe et le genre ;
- l’origine migratoire ou la nationalité ;
- le niveau d’éducation ;
- la situation professionnelle (statut, stabilité de l’emploi, conditions de travail) ;
- les ressources financières et le patrimoine.
La position sociale influence l’accès aux ressources matérielles (logement, revenus, alimentation), aux services (soins, prévention) et immatérielles (réseaux sociaux, capital culturel). Elle n’est pas figée : elle évolue avec le parcours de vie, les ruptures professionnelles, les migrations et les transformations sociales ou territoriales.
Pourquoi mesurer la position sociale en santé publique ?
Mesurer la position sociale permet de ne pas se limiter à des moyennes populationnelles qui masquent des écarts importants. En intégrant ces mesures, on peut :
- mettre en lumière le gradient social de santé, c’est‑à‑dire l’amélioration progressive de la santé quand la position sociale s’élève ;
- identifier quels groupes bénéficient ou non des politiques et interventions ;
- comprendre les mécanismes sociaux qui lient conditions de vie et état de santé (expositions, vulnérabilités, accès aux soins) ;
- adapter le contenu et la mise en œuvre des actions pour réduire les inégalités et éviter d’accentuer des désavantages existants.
Aspects méthodologiques : comment objectiver la position sociale ?
Standardiser la mesure de la position sociale est un enjeu majeur pour la comparabilité des études dans le temps et entre territoires. Quelques orientations méthodologiques clés :
- utiliser plusieurs indicateurs complémentaires plutôt qu’un seul (par exemple associer niveau d’études, catégorie socioprofessionnelle et revenus) ;
- tenir compte des dimensions spécifiques selon les contextes : origine migratoire, statut juridique, conditions de logement, etc. ;
- privilégier des questions simples et robustes dans les enquêtes afin de limiter les non‑réponses et d’assurer la comparabilité ;
- intégrer des indices composites (indices de défaveur sociale) lorsque cela est pertinent, tout en conservant la possibilité d’analyser chaque dimension séparément ;
- adapter l’analyse pour examiner les variations d’effet selon les groupes (stratification, interactions) et éviter les conclusions réductrices.
Intersectionnalité : penser les dimensions sociales en interaction
La position sociale est le produit de la conjonction de plusieurs dimensions. Étudier chaque dimension isolément peut masquer des interactions importantes : par exemple, l’effet du statut socio‑économique sur la santé peut différer entre femmes et hommes, ou selon l’origine migratoire. Adopter une approche intersectionnelle consiste à analyser comment ces dimensions se combinent et se modulant mutuellement, afin de mieux comprendre les mécanismes qui produisent des vulnérabilités spécifiques.
Applications pratiques pour les politiques et les interventions
Intégrer la position sociale dans les pratiques de santé publique permet d’orienter des actions plus précises et plus justes. Voici quelques applications concrètes :
- conception d’interventions ciblées : identifier les segments de population les plus exposés pour concevoir des programmes adaptés ;
- évaluation d’impact différenciée : mesurer si une intervention réduit, maintient ou creuse les inégalités sur le gradient social ;
- adaptation de la communication et des supports : produire des outils en littératie en santé et accessibles aux publics vulnérables ;
- priorisation des actions : orienter les ressources vers les déterminants qui pèsent le plus sur la santé au niveau local (logement, emploi, accès aux soins).
Perspectives méthodologiques et opérationnelles
Les travaux en cours ouvrent plusieurs pistes :
- renforcer la collecte systématique des indicateurs de position sociale dans les grandes enquêtes nationales et locales, pour améliorer la surveillance des inégalités ;
- développer des guides méthodologiques pour harmoniser les choix d’indicateurs et faciliter la comparabilité temporelle et géographique ;
- favoriser des approches transdisciplinaires (épidémiologie, sociologie, économie) pour mieux documenter les mécanismes ;
- mettre à disposition des outils analytiques et des jeux de données anonymisés pour les acteurs locaux et les chercheurs ;
- mener des études ciblées sur les populations vulnérables (personnes sans domicile stable, gens du voyage, chômeurs de longue durée) afin d’éclairer des réponses adaptées.
Rôle des acteurs et coopération
Réduire les inégalités sociales de santé nécessite une action conjointe entre agences sanitaires, collectivités, associations, acteurs de terrain et chercheurs. Le partage de méthodes, l’accompagnement des acteurs locaux dans l’usage des données et la co‑construction d’outils pratiques sont des leviers indispensables pour transformer les connaissances en politiques efficaces.
Mesurer pour agir : recommandations concrètes
Pour que la position sociale devienne un paramètre systématique des travaux en santé publique, quelques recommandations opérationnelles :
- inclure un module standardisé sur la position sociale dans les enquêtes récurrentes ;
- former les équipes d’enquête et d’analyse aux enjeux méthodologiques et aux biais potentiels ;
- prévoir des indicateurs permettant de suivre les effets distribués des politiques sur l’ensemble du gradient social ;
- produire des guides pratiques destinés aux acteurs locaux pour faciliter l’utilisation opérationnelle des données ;
- assurer la disponibilité de supports adaptés (linguistiques, format, littératie) pour toucher les publics les plus fragiles.
Conclusion
La position sociale est une clé essentielle pour comprendre et combattre les inégalités de santé. En la mesurant de manière standardisée et en analysant ses interactions, les systèmes de santé et les décideurs peuvent mieux orienter leurs actions, évaluer leurs impacts et promouvoir des politiques plus justes. Transformer ces connaissances en pratiques opérationnelles est un enjeu central pour améliorer l’état de santé de tous et réduire les écarts qui persistent selon la position sociale.
Encadrement des actions à venir
À l’échelle nationale et locale, la priorité est d’améliorer la qualité des données et la capacité d’analyse pour que chaque politique puisse être évaluée non seulement sur ses effets moyens, mais aussi sur son influence sur le gradient social. Ce travail demande du temps, des ressources et une coopération renforcée entre chercheurs, agences et acteurs de terrain, mais il est indispensable pour progresser vers une société en meilleure santé pour tous.